Le fumier, frais ou composté — quand et comment l’employer

Il y a un malentendu tenace au potager : le fumier, on ne saurait jamais trop quand le mettre, ni s’il faut le laisser vieillir. Le doute coûte cher — on attend, le tas sèche au fond du jardin, perd sa force, et la terre reste sur sa faim. Pourtant nos arrière-grands-parents avaient tranché la question depuis longtemps, et sans le moindre laboratoire : ils savaient qu’un fumier frais bien employé nourrit plus qu’un fumier abandonné en tas, et que chaque bête donne un fumier au caractère différent. La Maison rustique du XIXe siècle (1835) met tout cela au clair. De quoi cesser d’hésiter — et arrêter de gaspiller une ressource qui, elle, ne s’achète pas quand les rayons se vident.

Ce que décrit le traité de 1835

Le traité distingue deux grandes qualités de fumier selon leur état de décomposition :

les fumiers longs, qui n’ont éprouvé qu’un léger commencement de fermentation […] les fumiers courts ou gras, dont la décomposition est très-avancée […] dont l’action est instantanée, mais de peu de durée.
— La Maison rustique du XIXe siècle, tome 1 (1835), des fumiers d’étable

Le fumier « long » est le fumier frais ou peu fait ; le fumier « court ou gras » est le fumier bien décomposé, façon compost. Et le traité a une préférence nette : « l’emploi des fumiers longs est en général préférable ». La raison est claire pour l’époque — un fumier qu’on laisse pourrir longtemps en tas perd une grande partie de ses gaz nourriciers. Le livre va jusqu’à chiffrer l’observation dans une expérience : enfoui frais et aussitôt, le rendement « du fumier frais aura donc évidemment été double » par rapport au même fumier laissé des mois à l’air.

Le principe, concrètement

Deux idées à retenir du texte, l’une sur le moment, l’autre sur l’origine.

Sur le moment : plus le fumier fermente à l’air libre en tas, plus il s’évapore et se dissipe. Le meilleur usage est de l’enfouir tôt, encore riche, pour que la terre elle-même achève sa décomposition au profit de plusieurs récoltes. Le fumier bien mûr, lui, agit vite mais brièvement : commode quand on veut un effet immédiat, moins durable dans le temps.

Sur l’origine : toutes les bêtes ne donnent pas le même fumier. Le traité classe d’un côté les fumiers dits « chauds » — ceux « des chevaux, poules, dindons », nourris de fourrages et grains secs, qui « se dessèchent plus rapidement » — et de l’autre les fumiers frais, plus humides, venus des vaches. Chacun a son terrain de prédilection :

les fumiers chauds conviennent mieux aux terres humides et froides, et que les fumiers frais sont préférables pour les sols secs, sableux et chauds.
— La Maison rustique du XIXe siècle, tome 1 (1835), des fumiers d’étable

Ce que ça change pour vous

  • Autonomie : le fumier est une fertilité produite sur place, qui ne dépend d’aucun sac acheté ni d’aucune livraison — exactement le genre de ressource qui compte quand l’approvisionnement se tend.
  • Moins de gaspillage : employé au bon moment, un fumier rend le maximum ; oublié en tas, il perd sa force pour rien.
  • Adapté à sa terre : fumier « chaud » pour une terre lourde et froide, fumier plus frais pour un sol sec et sableux — on corrige le défaut du sol au lieu de l’aggraver.

Autrement dit : bien employer son fumier, c’est tirer deux fois plus d’une matière qu’on a déjà.

Comment on ferait aujourd’hui

Le raisonnement de 1835 tient toujours, à un détail de vocabulaire près : au potager, on n’enfouit plus le fumier vraiment frais au pied des cultures en place, car il « brûle » les jeunes racines et peut apporter des graines d’adventices. La pratique moderne prudente : fumier frais à l’automne sur une planche qu’on ne cultivera qu’au printemps, le temps qu’il se décompose ; ou fumier composté (mûr) juste avant de planter. Le traité l’avait d’ailleurs pressenti en isolant les engrais les plus actifs des racines par « une masse suffisante de terre ».

Le vrai garde-fou d’aujourd’hui concerne le jus de fumier — ces lixiviats bruns qui s’écoulent du tas. Fait remarquable, le traité de 1835 s’en inquiétait déjà, mais pour une raison d’économie et d’hygiène de ferme : il jugeait « essentiellement vicieuse » la cour où l’eau du fumier ruisselle jusqu’aux portes, et conseillait de conserver le fumier dans « de larges fosses, à l’ombre et au nord », sur un fond de glaise qui retient les substances solubles. La règle moderne prolonge cette prudence d’un cran : ce jus est chargé en nitrates et en germes, il ne doit jamais ruisseler vers un cours d’eau, un puits ou une nappe. On stocke le fumier sur une aire qui retient les écoulements, à distance des points d’eau. Contenir le jus, c’est protéger à la fois sa fertilité et l’eau de tous.

Pour aller plus loin


Cette page synthétise une source ancienne du domaine public — La Maison rustique du XIXe siècle, tome 1 (1835) — relue et corrigée à la lumière des pratiques actuelles. Pour aller plus loin, voir les pages liées.