Tu as rapporté un cuissot de sanglier ou une épaule de chevreuil, et tu te demandes si tu peux en faire du saucisson sec comme avec le porc. Bonne nouvelle : oui, complètement. C’est même l’un des plus beaux gestes d’autonomie qui soient — transformer une viande de chasse en charcuterie qui se garde des mois, sans rien jeter. Il y a juste deux ou trois choses à savoir que personne ne t’explique vraiment, et une règle de sécurité à ne jamais zapper avec le sanglier. On va voir tout ça ensemble, pas à pas.
Sommaire
Ce que tu vas apprendre
- Pourquoi le gibier ne se travaille pas tout à fait comme le porc (et comment corriger ça)
- La seule vraie règle de sécurité à respecter avec le sanglier : la trichine
- La recette de base, valable pour le sanglier comme pour le chevreuil, avec les dosages exacts
- Les réglages spécifiques à chaque viande pour un séchage réussi du premier coup
Une viande de chasse, deux ans à en faire au marché
La première fois que j’ai voulu transformer du sanglier, je me suis planté. J’ai voulu faire « comme un saucisson de porc », avec la même proportion de gras, et j’ai obtenu un truc sec, cassant, presque farineux en bouche. Le problème, je l’ai compris après : la viande de gibier est beaucoup plus maigre que le porc, et beaucoup plus goûteuse. Ce sont deux paramètres qui changent toute la recette.
Depuis, j’en ai fait des dizaines de fois — d’abord pour la famille, puis sur le marché de Najac où j’ai tenu un étal de charcuterie pendant plus de deux ans. Le saucisson de gibier, c’est ce qui partait le plus vite. Les gens adorent l’idée d’une viande sauvage, locale, transformée à la main. Et pour toi qui débutes, c’est aussi une manière concrète de reprendre la main sur ton alimentation : rien ne se perd, une carcasse de chasse devient une réserve de charcuterie pour l’hiver.
Dans cet article, je te donne exactement ce que je fais aujourd’hui, avec mes dosages, mes durées, et surtout le point de sécurité que je vérifie systématiquement avant de me lancer. Parce qu’un saucisson sec, ça ne se cuit pas — et ça change tout pour le sanglier. Si tu n’as jamais fait de saucisson du tout, tu peux commencer par mon guide complet du saucisson sec maison, qui pose toutes les bases du séchage ; ici, on se concentre sur ce qui change quand on passe au gibier.
1. Pourquoi le gibier ne se travaille pas comme le porc
1.1 Une viande maigre : le gras de porc devient obligatoire
Un saucisson sec réussi, c’est un équilibre entre le maigre et le gras. Le gras, ce n’est pas un défaut : c’est lui qui porte les arômes, qui garde le moelleux, et qui évite que ton saucisson ne devienne un bâton dur et friable. Le porc contient naturellement assez de gras pour ça. Le sanglier et le chevreuil, non : ce sont des viandes très maigres, souvent en dessous de 5 % de matière grasse.
La solution est simple et elle n’a rien de honteux : on ajoute du gras de porc. Concrètement, on vise une mêlée composée d’environ 70 % de viande de gibier et 30 % de gras de porc (idéalement de la bardière, le gras dur du dos). Sans ce gras, ton saucisson séchera trop vite en surface, formera une croûte imperméable — ce qu’on appelle le « croûtage » — et pourrira parfois à cœur pendant qu’il paraît sec dehors. Si tu veux creuser le rôle exact du gras et comment le choisir, j’ai écrit un guide complet sur le gras en charcuterie.
1.2 Un goût puissant : on assaisonne autrement
La viande de gibier a un goût prononcé, parfois légèrement « musqué » pour le sanglier, plus fin et boisé pour le chevreuil. C’est une qualité, à condition de l’accompagner plutôt que de la masquer. Les grands classiques qui fonctionnent : le vin rouge (une infusion à froid la veille), l’ail, le poivre, le genièvre, un peu de thym. On évite les mélanges trop sucrés ou trop exotiques qui se battraient avec le goût de la viande.
Un réflexe qui change tout : goûte ta mêlée avant d’embosser. On prélève une petite boulette, on la fait cuire à la poêle, et on rectifie le sel et les épices. C’est le seul moment où tu peux encore corriger — une fois dans le boyau, c’est trop tard.
2. La sécurité d’abord : la trichine du sanglier
C’est le point que je te demande de lire vraiment, parce que c’est le seul qui touche à ta santé — et celle des tiens.
Le sanglier peut héberger un parasite, la trichine (Trichinella), responsable d’une maladie appelée trichinellose. En France, le sanglier est justement le principal gibier concerné, et plusieurs cas humains sont recensés chaque année après consommation de viande de sanglier crue ou peu cuite. Or un saucisson sec, par définition, n’est jamais cuit : il est cru, simplement séché. C’est exactement le type de préparation à risque.
Et voici ce que presque personne ne dit : la congélation ne suffit pas pour le sanglier. Pour le porc domestique, congeler détruit les larves. Mais l’espèce présente chez le sanglier de nos régions, Trichinella britovi, résiste au froid — elle peut survivre à −35 °C pendant plus d’une semaine. Un congélateur domestique, qui n’atteint pas de façon fiable −20 °C à cœur, ne te protège donc pas. C’est un piège classique : « je l’ai congelé, c’est bon » — non, pas avec le gibier.
Les deux seules méthodes réellement fiables :
- La cuisson à cœur à plus de 71 °C en tout point de la viande. Mais ça ne s’applique pas au saucisson sec, qui reste cru.
- L’analyse de la viande : une recherche de trichine en laboratoire (par digestion artificielle d’un échantillon musculaire), recommandée par l’ANSES pour les viandes à risque comme le sanglier.
Donc, pour du saucisson sec de sanglier, il n’y a qu’une seule voie sûre : faire analyser la carcasse avant de la transformer. Et c’est plus simple et moins cher qu’on ne le croit. En pratique, si tu es chasseur, tu passes par ta fédération départementale de chasse, qui a mutualisé le service : la plupart proposent des kits trichine (analyse + envoi au laboratoire agréé) pour une dizaine d’euros la bête, résultat en général sous 24-48 heures. En passant directement par un laboratoire vétérinaire, c’est plus cher (autour de 50 €, parfois davantage pour une analyse isolée) — d’où l’intérêt de la fédération. Une dizaine d’euros pour écarter tout risque, c’est dérisoire. Si tu récupères de la viande sans savoir si elle a été testée, ne la transforme pas en produit cru : cuis-la.
Autre idée reçue à balayer une fois pour toutes : saler, sécher, fumer ou fermenter ne détruit PAS la trichine. Le procédé de fabrication du saucisson n’est en aucun cas une étape de sécurité contre ce parasite — c’est même précisément par des charcuteries sèches artisanales de sanglier que surviennent la plupart des cas humains. Un saucisson « bien sec et bien salé » n’est donc pas assaini pour autant : seule l’analyse (ou la cuisson) protège.
Bonne nouvelle pour le chevreuil : le risque de trichine y est bien plus faible que pour le sanglier. La prudence sanitaire de base reste de mise (hygiène irréprochable, matériel propre), mais la vigilance « trichine » est surtout une affaire de sanglier. En cas de doute sur l’origine de la viande, le réflexe est toujours le même : dans le doute, on fait analyser ou on cuit.
À retenir. Le sanglier peut porter la trichine. Ni la congélation, ni le salage, ni le séchage ne la détruisent de façon fiable. Pour un saucisson sec (cru), la seule sécurité est de faire analyser la carcasse avant de la transformer — comptez une dizaine d’euros via votre fédération départementale de chasse.
3. Les ingrédients et les dosages
Une fois la question sécurité réglée, la recette est la même pour le sanglier et le chevreuil. Voici mes proportions pour 1 kg de mêlée (c’est-à-dire viande + gras déjà réunis) :
| Ingrédient | Quantité pour 1 kg | Rôle |
|---|---|---|
| Viande de gibier maigre | 700 g | La base, le goût |
| Gras de porc (bardière) | 300 g | Moelleux, arômes, séchage régulier |
| Sel | 28 g | Conservation, goût, texture |
| Sucre (dextrose) | 3 g | Nourrit la fermentation, équilibre |
| Poivre noir | 3 g | Assaisonnement |
| Ail | 2 g (2 petites gousses) | Aromatique |
| Vin rouge | 30 ml | Arôme, tradition |
| Baies de genièvre, thym | selon goût | Signature « gibier » |
Deux points méritent qu’on s’y arrête.
Le sel. À 28 g par kilo, on est dans la fourchette classique du saucisson sec. C’est un dosage de sécurité autant que de goût : le sel abaisse l’activité de l’eau et empêche les mauvaises bactéries de se développer pendant le séchage. On ne descend pas en dessous. Si tu veux comprendre précisément quel sel utiliser et pourquoi, j’y consacre un article entier.
La question des nitrites. Pour un débutant, sur une viande crue séchée, je recommande d’utiliser un sel nitrité (dit « sel de salaison » ou « sel rose ») : il protège contre le botulisme et donne cette couleur rouge stable. Attention, à ne pas confondre : le nitrite protège du botulisme et de la listeria, mais il n’a aucun effet sur la trichine — la trichine, elle, ne se règle que par l’analyse ou la cuisson. Si tu préfères te passer de nitrites, c’est possible mais cela demande plus de rigueur sur l’hygiène et la température ; j’ai détaillé cette approche et ses limites dans un article dédié.
4. La fabrication, étape par étape
4.1 Le hachage
On travaille avec une viande bien froide, presque à la limite de la congélation (autour de 0 à 2 °C). C’est le secret d’un beau grain : une viande froide se hache net, sans « baver », ce qui évite que le gras ne fonde et n’enrobe le maigre. On passe la viande et le gras au hachoir, grille moyenne (8 mm) pour un grain rustique, ou plus fine si tu préfères. Un bon hachoir change vraiment la vie ici.
4.2 L’assaisonnement et le malaxage
On mélange la mêlée avec tous les ingrédients, et on malaxe. Cette étape n’est pas décorative : le malaxage fait « prendre » la mêlée, développe une légère liaison collante qui soudera le saucisson et évitera les trous d’air. On malaxe quelques minutes, jusqu’à ce que la masse devienne homogène et un peu poisseuse. C’est le moment de prélever ta boulette-test à la poêle pour rectifier.
4.3 L’embossage
On pousse la mêlée dans un boyau (naturel de préférence, préalablement dessalé et rincé). L’objectif : remplir bien serré, sans laisser d’air. Les bulles d’air sont l’ennemi n°1 — c’est là que la moisissure indésirable s’installe. Un poussoir à saucisse rend l’opération infiniment plus propre qu’un embout de hachoir ; si tu débutes et hésites sur le matériel, j’ai comparé les modèles dans un guide.
Une fois embossé, on pique délicatement le boyau avec une aiguille pour chasser l’air résiduel, et on ficelle.
5. Le séchage et l’affinage
C’est l’étape qui demande de la patience, et celle où l’on rate le plus souvent. Elle se joue en deux temps.
L’étuvage (les 24 à 48 premières heures). On laisse le saucisson dans une pièce plus chaude, autour de 22-24 °C, pour lancer la fermentation. C’est ce petit coup de chaud initial qui installe les bonnes bactéries et abaisse le pH, verrouillant la conservation.
Le séchage (plusieurs semaines). On passe ensuite dans un endroit frais et humide : idéalement 12 à 14 °C avec 75 à 80 % d’humidité. La cave est le lieu rêvé ; à défaut, il existe d’autres solutions, que j’ai passées en revue ailleurs. La règle d’or du séchage, c’est la lenteur : si l’air est trop sec ou trop chaud, la surface durcit et emprisonne l’humidité à l’intérieur (le fameux croûtage). Trop humide, et la moisissure prend.
Combien de temps ? Cela dépend du diamètre, mais compte 3 à 6 semaines pour un saucisson de calibre moyen. Le vrai repère n’est pas le calendrier mais le poids : ton saucisson est prêt quand il a perdu environ 30 à 35 % de son poids de départ. Pèse-le au moment de le pendre, note le chiffre, et vise cette perte. Une fleur blanche naturelle peut apparaître en surface : c’est normal et même bon signe. Une moisissure verte ou noire, en revanche, se nettoie ou signale un problème d’humidité.
6. Sanglier ou chevreuil : les réglages spécifiques
La base est commune, mais chaque viande a ses petites particularités. Voici comment j’ajuste :
| Paramètre | Sanglier | Chevreuil |
|---|---|---|
| Sécurité prioritaire | Analyse trichine obligatoire (cru) | Risque faible, hygiène rigoureuse |
| Goût | Puissant, musqué | Fin, boisé |
| Gras de porc | ~30 % | ~30 % (parfois un peu plus, viande très sèche) |
| Aromatiques qui marchent | Genièvre, vin rouge corsé, ail | Thym, poivre, une pointe de vin |
| Saison idéale | Automne-hiver (période de chasse) | Automne-hiver |
Dans les deux cas, on reste sur une viande de chasse : bien parée (on retire nerfs, cartilages et éclats d’os éventuels), bien froide, et travaillée rapidement. Si tu débutes tout juste en charcuterie, je te conseille de lire d’abord mon guide complet de la charcuterie maison, qui pose toutes les bases avant de te lancer sur du gibier.
Conclusion
Faire son saucisson de sanglier ou de chevreuil, ce n’est pas seulement une recette : c’est boucler une boucle. Une bête prélevée dans les bois de ta région devient une réserve de charcuterie pour l’hiver, faite de tes mains, sans additif que tu n’aies choisi. C’est exactement l’esprit dans lequel je transmets tout ça à mes enfants : comprendre d’où vient ce qu’on mange, et savoir le transformer soi-même.
Prends juste le temps, au départ, de faire les choses dans l’ordre — la sécurité pour le sanglier, le bon ratio de gras, un séchage lent et surveillé. Le premier saucisson que tu couperas, et que tu partageras à l’apéro en disant « c’est moi qui l’ai fait, avec un sanglier d’ici », vaudra largement les semaines d’attente. C’est petit, et c’est immense à la fois : un pas de plus vers une alimentation dont tu tiens vraiment les rênes.
Pour aller plus loin
- Ministère de l’Agriculture — Consommation de viande de sanglier crue ou peu cuite : attention au risque de trichinellose : https://agriculture.gouv.fr/consommation-de-viande-de-sanglier-crue-ou-peu-cuite-attention-au-risque-de-trichinellose
- ANSES — Fiche Trichinellose (maladie zoonotique à transmission alimentaire) : https://www.anses.fr/fr/system/files/SANT-Fi-Trichinellose.pdf
FAQ
Peut-on faire du saucisson de sanglier sans le faire analyser ?
Pas en version sèche (crue), non. Le sanglier peut porter la trichine, que ni la congélation ni le séchage ne détruisent de façon fiable. Sans analyse de la carcasse, la seule option sûre est de cuire la viande à plus de 71 °C à cœur — ce qui exclut le saucisson sec. Fais tester ta bête auprès de ta fédération départementale de chasse : compte une dizaine d’euros la bête, résultat sous 24-48 h.
Combien coûte l’analyse trichine ?
Le plus économique passe par la fédération départementale de chasse, qui mutualise le service : souvent une dizaine d’euros la bête (kit analyse + envoi au laboratoire agréé). En laboratoire vétérinaire directement, c’est plutôt autour de 50 €, voire davantage pour une analyse isolée. Les tarifs varient d’un département à l’autre.
Quelle proportion de gras faut-il ajouter ?
Environ 30 % de gras de porc (bardière) pour 70 % de viande de gibier. Le gibier étant très maigre, sans cet apport le saucisson sèche trop vite, croûte en surface et devient cassant.
Combien de temps sèche un saucisson de gibier ?
Entre 3 et 6 semaines selon le diamètre, à 12-14 °C et 75-80 % d’humidité. Le vrai repère est le poids : il est prêt quand il a perdu environ 30 à 35 % de son poids initial.
Le chevreuil présente-t-il le même risque que le sanglier ?
Le risque de trichine est bien plus faible chez le chevreuil. La rigueur d’hygiène habituelle suffit dans la plupart des cas, mais en cas de doute sur l’origine de la viande, le réflexe reste : faire analyser ou cuire.







